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Les petits vieux

Parfois, quand tu as un peu de chance, tu fais des rencontres extraordinaires. 
De ce côté-là, je pense avoir beaucoup de chance. Ou alors je suis plus attentive que d'autres, ou je m'intéresse davantage aux gens, je ne sais pas.
Parfois, on me reproche un peu cette "fraîcheur" et cette gentillesse dont je fais preuve à tout instant et qui se marient tellement mal avec la vie quotidienne parisienne que l'on nous décrit constamment.
Et pourtant...
 

 J'étais en avance, ce jour-là. 

Il faisait frais, mais beau. Un jour de décembre assez chouette. Jour de la St-Nicolas. Pour passer le temps, j'ai cédé à une de mes occupations préférées : m'asseoir sur un banc et regarder les gens passer. Les observer.

J'étais donc là, sur la placette à l'angle des rues Lepic et de Maistre, écouteurs dans les oreilles et mains bien au chaud dans les poches (décembre je te rappelle). Un couple de petits vieux s'est approché au loin, lentement. Difficilement, même. Impossible, au début, de savoir lequel des deux s'appuyait sur l'autre.
A l'approche de mon banc, ils se sont séparés. Elle s'est dirigée vers la boulangerie, il s'est approché de moi, aidé par sa canne, et m'a demandé, avec une politesse presque déplacée tant elle était grande, si je l'autorisais à s'asseoir à mes côtés. Ma légendaire gentillesse a répondu par l'affirmative, avec un grand sourire et en lui demandant s'il avait besoin d'aide. Il s'est assis, seul, et m'a raconté sa vie en diagonale.

91 ans, atteint d'un cancer assez vilain qui l'handicape pas mal au quotidien. C'était bien lui qui s'appuyait sur elle pour monter la rue de Maistre. Sa façon charmante de m'appeler "Mademoiselle", de me vouvoyer et de me parler de lui, comme ça, sur un banc en plein milieu du XVIIIè arrondissement me donnent chaud au coeur et envie de l'écouter pendant des heures. Peu importe l'endroit. 
Il me parle de sa guerre contre les Allemands, du temps où ils l'ont fait prisonnier, de son indignation et de son incompréhension quand certains jeunes au lycée ne savent même pas ce qu'est cette guerre qu'il a vécu du plus profond de ses tripes, qui l'a marqué à jamais. 
Il me parle de sa femme, aussi, de leurs presque 70 ans de mariage, du courage qu'elle a de le supporter, chaque jour, et encore plus depuis qu'il est malade. "Vous savez mademoiselle, c'est pour elle que je tiens  le coup. Si ce n'était pas pour elle, il y a bien longtemps que je ne serais plus de ce monde !"
Il me parle de cette petite boulangerie, en face de nous, où ils ont leurs habitudes, notamment celle de venir chercher le pain pour le lendemain et un petit goûter vers 16h. Il me raconte comment il aime faire un peu de charme aux vendeuses tellement gentilles et agréables.

Quand sa femme nous rejoint, les traits tirés, elle sourit et lui dit "Tu t'es encore fait une amie ?" et me raconte, elle aussi, qu'il aime bien faire du gringue aux jeunes filles de chez Alexine. Il enchaîne en disant qu'aujourd'hui, ce n'était pas un bon jour, qu'il était fatigué et qu'il n'avait pas eu le courage d'aller jusqu'à la boulangerie.

Nous resterons d'ailleurs encore 15 ou 20 minutes comme ça, tous les trois, à deviser plutôt gaiement sur ce banc au milieu du tumulte montmartrois. Le temps qu'il se repose, qu'il déguste sa part de flan, et qu'il échange encore quelques espiègleries avec moi.

 

Presque neuf mois plus tard, je pense toujours à eux, à l'éclat dans leurs yeux quand ils se regardaient, à cet amour qui transpirait de ses paroles à lui, à cette tendresse qui jaillissait de ses yeux à elle.

 

Ils étaient tellement beaux, mes petits vieux.

 

 

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